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Hommage à Matthieu Messagier

« La poésie, je l’ai empruntée à ma naissance et je la restituerai quand je partirai. »
Hommage à Matthieu Messagier, disparu le 1er juin 2021


Face à la tristesse qu’éveille en nous la mort des gens que nous aimons, il y a ce foutu refrain de sagesse que la pensée nous chuchote entre deux averses : plutôt que de blâmer la perte d’un ami, il vaut mieux se réjouir de l’avoir connu. L’esprit parvient à s’en persuader ; l’âme, la mémoire, le reste du corps clignent des yeux face à ce petit rayon de lumière audacieuse et rechignent quelque peu à sourire. Oui, tout est éphémère sur cette terre, les truites ont disparu depuis longtemps de la rivière qui passe dans le jardin de Matthieu, nous ne sommes pas sûrs que les abeilles vont survivre au cynisme de quelques poignées de connards, mais réjouissons-nous d’avoir connu Matthieu et les abeilles. Il faut dire que les morts nous consolent plus ou moins bien de leur absence. Ils gèrent bien plus de choses qu’on imagine et la façon dont ils regardaient eux-mêmes le ciel, les fleurs, la terre décide aussi des couleurs de « ce reste », qu’il nous faut à présent accomplir sans eux.


Matthieu souffrait d’une maladie qui promettait à demi-mots de l’empêcher un jour d’écrire, de parler, de tenir une fourchette entre ses doigts, alors on se dit qu’il faut peut-être se réjouir de l’avoir vu partir un stylo et une fourchette à la main ; qu’il ait pu nous offrir, jusqu’aux derniers jours, de quoi mettre de la poésie dans nos désirs et « Mener à bien ce qu’une nuit d’été nous songe ».
Et puis, il nous laisse à chacun 117 livres. Nous ne les lirons pas tous. Nous n’aimerons pas tout. Mais je sais que n’importe qui sur la terre trouvera au moins un vers, un poème qui le rendra plus vivant et plus merveilleux. En septembre dernier, avec Gaël Gillon et Arthur Gerbault, nous sommes venus réaliser chez lui, « au Moulin » une émission pour France Culture. Je connaissais Matthieu depuis vingt ans je crois, et au hasard d’une discussion récente, il m’avait dit cette phrase qui résonne encore plus fort aujourd’hui qu’il nous a quittés : « La poésie, je l’ai empruntée à ma naissance et je la restituerai quand je partirai. » Lorsque j’ai évoqué ce souvenir devant nos micros, il a acquiescé pour ensuite évoquer cet autre refrain de sagesse qui aide les aborigènes à toujours mieux considérer l’eau, les fleurs et les arbres : de la même manière que l’on dit « ne pas hériter la terre de nos ancêtres mais l’emprunter à nos enfants », Matthieu a rajouté, avec ce chiné d’humour, d’inattendu et de beauté qui faisait la substance de son être, « qu’il empruntait la poésie aux poètes qui viendront après lui ». Il réglait ainsi, plus ou moins à chaque phrase, la fameuse question de la différence entre l’homme et son œuvre. Cela ne veut pas dire qu’il parlait comme il écrivait mais qu’il s’exprimait toujours de ce même endroit qui était sa plus grande liberté. Depuis le pays de Trêlles comme il l’avait nommé à l’époque où il écrivait Orant, Matthieu bâtissait ses passerelles transparentes et l’on n’avait jamais le sentiment, en l’écoutant parler, de changer de point de vue, de paysage, de registre. Tout s’écoulait, parfaitement fluide sous nos yeux : Marcel Proust, Fausto Coppi et Lautréamont ; James Joyce et George Best ; Mozart et The Stranglers ; San Francisco et Lougres ; les truites, les champignons et les abeilles ; tant d’amis fidèles, peintres, écrivains, clochards célestes, vivants et morts… Le monde s’essayait à une cohérence audacieuse et douce, quand il passait par les mots de Matthieu. Pendant ce même entretien, je me souviens qu’il nous avait confié « écrire pour les étoiles ». Puis il avait rajouté : « J’en sais rien si elles me lisent ou pas. Je le fais quand même ! ». La transcendance, chez lui, savait s’habiller avec une maille d’humour.


Longtemps aussi, il a eu cette autre élégance de ne jamais se plaindre. Puis c’est devenu vraiment difficile. Son corps s’obstinait à se mettre en travers de ses mots. On regardait au loin… Matthieu a changé mon regard vers les étoiles. Il a aussi écrit au moins deux autres phrases que je garde sur ma blessure la plus proche du cœur : « On peut vivre une vie entière en un seul matin doux », bien sûr, celle-ci revient en boucle depuis qu’il n’est plus. Et cette autre encore, pour l’éternelle route qui nous conduit tous à ce même quelque part : « Tout cela disparaitra quelque jour, et c’est tant mieux, dans les vacuités vagabondes du cosmos lisez un peu pendant que c’est encore chaud. »


Matthieu aura vraiment tout fait pour que l’on ne soit pas triste d’apprendre sa mort. Mais il faut reconnaître qu’il n’a pas tout à fait réussi.

 

Christophe Fourvel, écrivain
Texte à paraître dans Novo, accompagné d’autres contributions des amis de Matthieu Messagier.


Avec et autour de Matthieu Messagier


>> À écouter ou réécouter : « Un aller-retour au pays de Trêlles », émission L’Expérience, France Culture, diffusée le 8 novembre 2020.
Rediffusion le 4 juillet 2021 et podcast à écouter ici
 

>> À paraître le 1er octobre 2021 aux éditions la clé à molette : Épigraphies d’un fleuve, de Matthieu Messagier.
Moment de poésie absolue et concaténée, Épigraphies d’un fleuve rassemble trois textes liés entre eux par une cosmogonie commune et une abstraction tellurique, l’image du fleuve.


>> À voir : exposition « Cortège sur papier »*.
Du 20 novembre au 31 décembre 2021, à la médiathèque de Montbéliard (tél. 03 81 99 24 24).

Techniques et univers de Jean Messagier sont à découvrir via le regard et les travaux des élèves des ateliers arts graphiques du service des musées et de l’Artothèque Ascap. Au cœur de cette exposition, quelques ouvrages poétiques de Matthieu Messagier, illustrés par son père Jean Messagier, seront dévoilés, ainsi que des affiches et documents conservés aux Archives.


>> Apéritif littéraire autour de Matthieu Messagier*, avec Christophe Fourvel, écrivain et Alain Poncet, éditeur, 11 décembre à 10h30 à la médiathèque de Montbéliard (tél. 03 81 99 24 24).

 

* Ces 2 événements prennent place dans le cadre de « Regards croisés sur Jean Messagier », une série de propositions autour de l’œuvre de Jean Messagier, portée et initiée par le Pôle culturel de Montbéliard (musées, médiathèque et archives), du 29 mai 2021 au 2 janvier 2022.